Rapport d'inactivité #5 - Comment Certains Vivent

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Le mois avait mal commencé. J'avais vu Claire Denis un jeudi en fin d'après-midi, à sa demande. On avait sympathisé deux ans plus tôt dans un train entre Saint Malo et Paris, le lendemain d'une Route du Rock avec Yann Tiersen, qu'elle était venue voir pour une hypothétique vidéo. Deux ans plus tard, ce jeudi là, elle me proposait un second rôle dans un film. Et instinctivement, je savais que je n'allais pas le faire, que ce n'était pas pour moi. Mais une petite valse hésitation quand même : c'était Claire Denis. Mais non, l'impression persistante, qu'IL NE FAUT PAS, que ça me boufferait trop, que ça me couperait les ailes pour tout le reste. Pour avoir ouvert ma fraise trop tôt, j'ai fait une jolie collection de "quel con tu fais", clairement énoncés ou pensés si fort que très perceptibles, très peu pensant à me demander si jouer m'intéressait (réponse, finalement : non) et comme si le fait de faire le mariolle sur scène induisait qu'on veuille forcément taper dans l'œil d'une caméra.

Bon, toujours est-il que ce jeudi là, le soir, troublé par la proposition et d'humeur ronchonne, je suis allé au Café de la Danse, Paris, voir les Dirty Three, et là aussi, je sentais qu'il aurait mieux valu ne pas, je n'ai jamais été vraiment conquis par les larmoyances saturées du violon de Warren Ellis. Ça m'a bien plombé, je nous voyais tous, les branchés, la petite caste de ceux qui savent, je me suis dit "c'est pareil, il y a dix ans, on était là, et dans dix ans on y sera encore", à venir acclamer religieusement des groupes "sous-estimés", qui vous annoncent en début de concert qu'ils sont crevés et qu'ils ne vont pas s'éterniser. Eh, Gaston, ta fatigue, elle est déductible du prix de la place ? Et tout le monde dit Amen, personne ne la ramène, moi pas plus que les autres. Et qu'entend-on ? La même chose qu'il y huit, dix ans, même son, mêmes harmonies, mêmes accords mineurs, le grand surplace, les Ramones du neo-country Folk, avec, il faut le reconnaître, un batteur extraordinaire, oui. Et le Café de la Danse, c'est très bien aussi, oui. Mais bon, ce soir là, j'aurais du m'abstenir. Je suis rentré me calmer, le dernier Lisa Germano m'y a aidé; c'est sûr, cette fois, elle est définitivement passée de l'autre côté du miroir, et ça a l'air souvent très cotonneux par là bas, à faire passer Julie Cruise pour Slipknot. Très très beau ("Lullaby for a Liquid Pig").

En parlant de Slipknot, j'avais lu une interview d'eux il y a deux ans dans l'amusant mensuel Rocksound, plein de méchantes barbes à poux chaque mois. Dans ce groupe métal, sorte de Kiss Gore, ils sont masqués, latex à la Tobe Hooper, très joli, et chacun, ainsi très différencié visuellement, porte en plus un numéro en guise de nom. L'interviewer demandait si l'attribution des chiffres n'avait pas été source de friction entre les membres du groupe, ce à quoi l'un des deux batteurs répondait gentiment que non, ils avaient craint que ce soit un peu la bagarre mais que finalement "tout le monde avait eu le chiffre qu'il voulait". Vous qui regrettez la dissolution de Spinal Tap, ce groupe est pour vous.


Qu'ai-je fait de l'humide Mai, ceci mis à part ? Des chansons, des petites et peut être des grandes, ne cachons pas notre joie. Il y a du monde sur le chantier, et il se pourrait bien que le sabbat tourne court. Il a déjà pris un coup dans le nez préliminaire avec le "Camarade" de Ferré, la reprise, imprévisiblement choisie comme ambassadrice médiatique de la compilation qui vient de sortir. Pas mal, d'ailleurs, l'objet, loin devant la calamiteuse compil autour de Brel d 'il y a quelques années, pas difficile, remarque; dans l'ensemble, c'est étonnamment plutôt sobre, pas de fautes de goût énormes, et même quelques pépites (bashung, évidemment, épaulé par les Hurleurs, pour une version bastringue, hachée menue, d' "Avec le temps", très addictive passé l'effet premier de -mauvaise- surprise). De façon un peu inattendue, les deux-tiers des participants se sont concentrés sur des chansons poétiques, des romances, écartant en majorité la période libertaire. On peut juger ça un poil démissionnaire par rapport à Ferré, mais personnellement je persiste à penser que les textes contestataires gagnent à n'engager que leurs auteurs. La colère, en chansons, c'est une drôle d'affaire, le taux de réussite est infime ça transpire souvent la mégalomanie, le désir de gourouisation, quand la peur reste, elle, une valeur sûre pour l'écriture. S'approprier la colère d'un autre... bon courage à ceux qui essaient. Surtout la colère bab' à poil dur du Ferré 70, qui m'a toujours rebutée.

Du coq à l'âne : au Nouveau Casino, les Little Rabbits ont joué, deux soirs, pour la sortie de leur anthologique Radio. J'y suis allé, pour y retrouver quelques chères connaissances et goûter à la madeleine vendéenne, puisque les concerts se proposaient eux aussi de revisiter l'histoire. C'était très bien, certains morceaux de facture noisy notamment qui n'avaient point perdu leur verdeur ("Psychodrama", en ouverture, gemme sous influence R.E.M., jadis reléguée sur un E.p., au même titre que l'excellent slow balloche "Gorgeous Louise"), et "la Grande Musique", réminiscence des Gong et autres Dashiell Hedayat enfumés de la fin '60, est un morceau puissant. Alors, pourquoi se manque de considération des lapins vendéens ? Ce foutu nom ? Les potacheries ("c'est l'inspecteur Derrick" franchement les gars...) et c'est tout ? combien d'a priori ...

Et puisque nous sommes sur ce terrain, les a priori, les miens ont pris du plomb dans l'aile dernièrement avec le premier longue durée très court (28 min) de Bastien Lallemant, "Les premiers instants" un trentenaire qui chante à la guitare en bois des chansons manifestement inspirées par les grands anciens (Brassens et le jeune Gainsbourg en tête), dans le genre de ce qui se fait aujourd'hui dans la jeune génération d'ici, c'est à dire éminemment passéiste, pour qui l'électricité sert exclusivement à allumer la lumière et à faire marcher le frigo. Et bien surprise dans ce style honni, ce disque me touche beaucoup. Ça tient à la belle réserve qu'il y a dans la voix de ce garçon, quand tant font les coqs derrière le micro, lui, beau timbre de voix en poche, fait montre de chaleur de façon humble et sincère, jamais ramenard, ni démonstratif. Il paraît qu'il aime beaucoup Nick Drake, ceci explique peut être cela. Mon chouchou du moment quoiqu'il en soit, avec le Radiohead, bien entendu, pas le meilleur Radiohead, non mais moins intimidant que "Ok computer", plus à hauteur d'homme, et de ce fait plus addictif, je trouve. Et puis putain, "There There", merde...

Au rayon a priori, encore, on m'a filé le dernier "Raphael", eh bien c'est pas mal du tout, pour peu qu'on n'ait rien contre les voix nasillardaigües (c'est un disque assez triste en fait, qui navigue en eaux manséennes, Manset qui se fend ici d'un "Etre Rimbaud" faiblard (il faudrait lui prêter des livres à Gérard ou qu'il s'inscrive à la bibliothèque du coin). Derrière tout ça , il y a la belle équipe de "L'imprudence" de you-know-who, et des gens d'Albion, pas des manches ni des squales (de chez Bowie, Portishead et Talk Talk). Ne vous arrêtez pas au single "Sur la Route", comme presque toujours, et vous me le ressortirez d'ici un an, merci d'avance, un des plus mauvais morceaux du lot, avec en plus l'horrible organe de Jean-Louis Aubert (là, c'est hors à priori, ça sort de la case, chouette type mais bon, non, pas dans mes oreilles).


Gérard, justement puisqu'on parlait de toi, j'ai deux livres à te conseiller. Le premier un classique, "L'institut Benjamenta" de Robert Walsea, un étonnant roman sous forme de journal d'adolescent, un adolescent débarqué de son propre chef dans une étrange pension pour garçons, tenue par un inquiétant directeur et son angélique sœur, un institut où les enseignants se font porter pâle, et où on apprend rien, si ce n'est une extrême humilité, et où l'idéal à atteindre est la servitude totale auprès d'un futur maître.

Deuxièmement, Gérard, tout autre chose, paru récemment aux Editions de l'Aube, l'admirable roman autobiographique de l'albanais Luan STAROVA, "le rivage de l'exil", sur la vie d'une famille albanaise émigrée en Yougoslavie dans les années '40 pour fuir le fascisme, et sui aura à subir le communisme. C'est évidemment un livre sur le déracinement, sur l'obsession d'un retour impossible, centré autour de la figure du père, dans cette région des Balkans où les frontières ne cessent de bouger au gré des saccades de l'histoire, et où familles et populations sont victimes d'une perpétuelle dispersion. Il faut lire par exemple cet épisode où le père du narrateur, suspecté du fait de son statut d'émigrant, et entraîné dans un piège dressé dans une gargote par un émigrant délateur, est sommé de dire à un policier stalinien ce qu'il pense des frontières entre l'Albanie et la Yougoslavie, explication qui peut le conduire au cahot jusqu'à la fin de ses jours; il se met alors à dessiner une série de cartes retraçant l'histoire des Balkans, avec les différents Empires qui s'y sont succédé, la toile d'araignée des frontières telles qu'elles ont été dessinées et redessinées sans cesse au cours des siècles. Ce faisant, toute tension se délite, la confrontation tourne court, tandis que le père dessine ses cartes, sous l'œil de plus en plus indifférent du stalinien qui comprend qu'il ne pourra pas le coincer, dans la gargote qui se vide à mesure que la nuit se fait.

Il y a encore autre chose, Gérard, et là, tu vas te moquer, mais tant pis. Je suis retombé hier sur une madeleine, que j'avais complètement oubliée, une B.D. du temps où j'étais minot, 10 ans à tout casser, et où j'étais mordu du Journal de Spirou, où elle paraissait alors : Bidouille et Violette, de Hislaine, le même qui plus tard créa la série Sambre, que je n'ai jamais lue. L'histoire, si tant est qu'il y en ait une, de deux ados amoureux, un petit gros rouquin et une grande élancée, au yeux noisette, qui n'aiment rien tant que de se retrouver et de ne pas se parler sur un banc, au grand dam de leurs parents. Ça a été republié il y a quelques temps en intégrale aux Editions Glénat et comment te dire Gérard ? C'est très daté, ambiance fin Giscard, début Mitterand et conséquemment très bab' dans le dessin et le propos (?), souvent mièvre, mais que veux-tu ?, je fonds en lisant ça, d'autant que pour cause d'interruption prématurée de la série, ces amours contrariées par l'autorité parentale s'achèvent sur une note imprévisiblement tragique. Pétition : qu'Hislaine nous reprenne ça et ressuscite le petit gros rouquin.

Mais je m'attendris trop, Gégé, et je sens que ton épaule n'est pas assez stable pour ma tête, il paraît que tu as de l'huile sur le feu ces temps ci, tu enregistres, paraît-il, espérons que ce soit d'un autre tonneau que tes deux dernières productions, tu promets, hein, de nous refaire un de ces quatre un petit "Lumières" ou un petit "Matrice" (suggestion : "Matrice Reloaded") ça serait gentil. Et puis moi aussi hein, il faut que je m'y recolle, parce qu'avec la réforme, si je veux avoir une petite retraite moi aussi, il va falloir que je laisse tomber cette connerie d'année sabbatique; à la Caisse des Artistes, ils m'ont envoyé un courrier "vous avez tant de points équivalent à tant" et ben, je vais te dire, je sais pas toi, mais pour moi ça fait pas bézef, je comprends qu'il y en ait qui lâchent pas l'affaire, hein, comme toi, par exemple, il y a bien la chanson à Raphaël qui va te rapporter un petit pécule, mais moins qu'Indo, ne rêve pas trop, c'est pas celle là qu'ils vont choisir pour la radio, pas folles les guêpes.
Un affreux doute, Gérard, celui d'être des rentiers du mal être, de la mélancolie.

Dieu, faites que non... Dieu ? oh là, fatigue...
Bonne retraite estivale à tous.

 


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