Rapport d'inactivité #6 / Eté 2003 - Comment Certains Vivent

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Eh bien voilà, non, rien, chou blanc, feuille blanche, ce mois-ci, le rapport lui aussi sera gagné par la torpeur, cette chaleur insensée que les gens appellent de tous leurs vœux pour mieux la maudire quand elle les écrase. J'ai péniblement tartiné sur ceci, cela, des petits signes qui, de loin, ressemblent vaguement à du cyrillique, si, si, puis me relisant une fois, deux fois, constatant l'inanité de ce que j'avais écrit, j'ai du me résoudre à vouer ma prose à la sainte poubelle, un objet, la poubelle, pour lequel nous devrions avoir la plus haute considération, compte tenu de toute la somme d'écrits, entre autres, d'écrits disais-je vains et laborieux auxquels elle soustrait nos yeux déjà usés par la somme d'écrits vains et laborieux qui s'offrent à eux.

Et écrivant ceci, sur le périphérique lisboète, oui, je crois que c'est le mot, lisboète, juste avant d'enjamber en bus l'immense pont du 25 avril, date de la révolution des œillets qui il y a 29 ans mit fin à la dictature au Portugal, en relevant les yeux pour chercher d'autres mots moins inconsistants à vous rapporter, je tombe furtivement sur une affiche de Scorpions, le groupe de hard allemand, encore en activité donc, et dont les membres posent sénilement guitare pointue en main, sur une photo cheap qui nous renvoie au temps de leur splendeur, l'époque où Hervé Picart, mon prof de français-latin au collège Savigny de Provins, vague sosie de Patrick Topaloff, en blond et en plus doux, vantait leurs mérites au sein de la revue Best, alors concurrente du Rock'n folk de la grande époque, Best où officiait alors le plus mauvais photographe de l'histoire de la presse rock en France, Jean-Yves Le Gras, pour qui, je l'ai su plus tard, une photo, bonne ou mauvaise, équivalait à tant de brouzouf, et donc le but pour Jean-Yves Le Gras, était d'écouler à Best le plus de photos possibles, bonnes ou mauvaises, pour se faire le plus de brouzouf possible, qui m'a dit ça, je ne sais plus, mais j'étais tout disposé à le croire, comme toujours quand on vous dit des saloperies sur quelqu'un, on est toujours disposé à croire que c'est vrai, au moins. Donc dans la revue Best, avant que les scorpions, groupe de métal teuton, n'immortalisent sur bande analogique, car l'enregistrement numérique n'en était qu'à ses balbutiements, l'imbitable, oui, imbitable, " Still loving you ", que je reprenais jadis en balance avec mes amis musiciens, avec ce jouissif break (" tin-ton-tin ") sur les refrains, il y avait " Eye of the tiger " également, du groupe Survivor, qui était très agréable à jouer, Olivier Mellano étant particulièrement doué pour reproduire les riffs et les triolets hard, et surtout, " il a le son ", donc Hervé Picart avec un " t ", mon prof de français-latin, écrivait dans Best sur Scorpions, entre autres, comme sur tous les groupes hard en général, il les chérissait, c'était le spécialiste à Best, il allait même jusqu'à trouver des qualités à des groupes de hard français comme Vulcain ou Warning, risibles plagiaires d'ACDC et d'Iron Maiden, dans la langue de Molière, de Bernanos et de Christine Angot, entre autres, voilà, il faisait ça mon prof de français-latin, vague sosie de P. Topaloff, en blond, la carrure moins solide et l'air plus doux, en ces temps où les électeurs de François Miterrand voulaient encore croire aux vertus de la force tranquille, où Raffarin essuyait les larmes de Giscard d'Estaing défait un an plus tôt où les gens au pouvoir n'œuvraient pas à la paupérisation de tout un pan de la société française tout en promulguant le doublement du salaire des ministres et ce quelques semaines après le 21 avril 2002, il faisait ça, donc, notre vague sosie de Patrick Topaloff, et que je sache, contrairement à Patrick Topaloff, il n'a jamais été derrière les barreaux, il a peut-être dansé par contre sur " où est ma chemise grise ? " puisqu'il paraissait, aux dires de certains élèves bien informés, qu'il se rendait dans des boîtes de nuit en costume à paillettes le week-end, c'était des bruits, qui couraient dans les couloirs du collège Savigny, et ça ne laissait pas de nous épater, nous les élèves moins bien informés, il y avait un doute, tant le lien semblait improbable entre notre doux enseignant laudateur des textes de Catulle et de Pline l'ancien, entre autres, et le night clubber pailleté des boîtes briardes.

Je n'ai jamais eu le fin mot de l'histoire mais ce qui est certain, c'est qu'Hervé Picart avait bel et bien une double vie, puisqu'au nez et à la barbe de tous, élèves comme collègues, d'une exemplaire discrétion, il prenait sur son temps libre, pour tartiner des feuillets dithyrambiques sur des groupes comme Venom, Vulcain, Judas Priest et Scorpions donc, entre autres ; Et moi, je sais qu'à l'époque, jeune lecteur de Best, je lisais ses articles avec une irritation certaine, je ne les supportais pas à dire vrai, pour la raison que leur auteur avait, outre un esprit de sérieux tout à fait hors sujet pour des groupes aussi grotesques, une fâcheuse propension à recourir à des métaphores culinaires pour décrire la musique de ses forgerons favoris. Tel solo était " succulent comme une truffe ", tel riff valait " son pesant de chantilly "… Insupportable. Et moi, jamais, au grand jamais, dans ma superbe innocence, encore qu'à quatorze ans, l'innocence a bien entendu déjà pris pas mal de plomb dans le bec, le bec, oui, pour changer de l'aile déjà tellement sollicitée, jamais disais-je je n'ai fait le rapport entre mon professeur de latin patient et doux, et le sinistre scribaillon gastronome et hardophile de Best, je ne l'ai jamais ne fût-ce que subodoré, vu que j'ignorais à l'époque et son goût avéré pour la musique bruyante, et son petit nom, Hervé. Je n'ai fait le rapprochement que bien plus tard par le biais d'un courrier que m'a envoyé un admirateur provinois, du temps où les gens m'envoyaient du courrier manuscrit, dans une lettre évoquant son prof de français journaliste à Best, Hervé Picart.

Quelques années plus tard encore, m'en allant promener, par un mouvement d'imprévisible nostalgie, dans les ternes mais jolies rues de ma ville natale, je l'ai aperçu, yaourts en main dans un Monoprix, et l'occasion eût alors été belle d'aller à sa rencontre, lui reparler du vieux temps, lui dire que moi aussi j'avais réussi dans la musique, mais non, par un mouvement d'imprévisible recul, sans doute impressionné à l'avance par les retrouvailles de nos deux timidités et les propos balbutiants qui en découleraient inévitablement, je n'ai pas osé. Et voilà donc ce sur quoi ma pensée s'attarde à la vue de cette affiche de Scorpions, alors que le bus s'est enfin extrait de l'intense circulation automobile lisboète, dieu que tout ça est mal dit sous prétexte d'être amusant, que le soleil qui a bien donné aujourd'hui se fait enfin porter pâle, et que la radio diffuse l'imbitable, oui, imbitable " Could you be loved " de Bob Marley, et je voudrais savoir si dans quarante ans, au crépuscule de ma vie, je devrais encore me fader autant de musique que je n'ai pas envie d'entendre, au gré de mes déplacements, et si " Could you be loved " fera toujours partie du lot, pas de raison, ça fait déjà 20 ans, 40 ans de plus, par lots de 20, pourquoi pas, il y aura peut-être " Still loving you " aussi, quoiqu'on l'entende moins celle là aujourd'hui il me semble, peut-être que je m'en foutrais, enfin, par un mouvement de prévisible je m'en foutisme de la dernière heure, toutes écoutilles fermées à la sinistre rumeur du monde…

 


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