Rapport d'inactivité #8 - Comment Certains Vivent

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Contemporain de Walser, plus à l'Est, l'énigmatique M. Aguéev, sur lequel on ne sait à peu près rien, fit paraître dans les années 30 son unique "Roman avec cocaïne", récemment réédité, qui relate l'adolescence, les amours déçues, puis l'addiction à la poudre d'un jeune russe dans la Russie tout juste bolchevique ; grand livre cruel dont les premières pages, où le narrateur décrit le dégoût immaîtrisable que lui inspire sa vieille mère pauvre et aimante, sont renversantes, de même que, plus loin, sa théorie glaçante sur l'humanité comme juchée sur une balançoire, chaque poussée vers le Bien, les valeurs les plus nobles entraînent en retour une poussée équivalent vers le Mal, l'abjection au nom de ces même valeurs ; la force d'un idéal se mesurant donc à la "qualité" des horreurs commises en son nom. Il me semble qu'il y a dans ces pages quelque chose de pré-Hubert Selby, dans cette conscience extrême et douloureuse qu'a le personnage du mal qu'il fait, tout en étant incapable à chaque fois de ne pas prendre le parti du pire.

Changeons de rayon, mais toujours le nez dans l'odeur du papier, avec " Ma vie de garçon ", nouveau livre d'illustration de Fabio Viscogliosi (oui, le même que celui du disque " Spazio ", modèle inédit de folk indé italophone), au Seuil. Car avant d'être (un excellent) musicien, Fabio est dessinateur, depuis des lustres. Ce livre ci, très bel objet à la couverture granuleuse, met en scène un étrange personnage, sorte de rejeton d'Eraserhead, qui énumère au fil des illustrations tout ce qui a été motif de souffrance ou de frustration durant son enfance, sur le mode " je me souviens ", textes et dessins surréaliste se renvoyant étrangement la balle, un peu comme chez Glen Baxter, mais sur un terrain plus mélancolique qu'humoristique. Il y a beaucoup d'inquiétude qui suinte de ces dessins très sophistiqués, très vaguement réminiscents de Topor, ce qui en fait un livre très intrigant et pas loin d'être essentiel.
Le dénommé Lacquer m'a envoyé son disque, au prétexte que je l'ai influencé. C'est bien gentil mais je ne vois pas bien en quoi, son disque sonnant éléctro eighties anglaise millésimée, avec des séquences achetées à Steve Strange (Visage), Midge Ure (Ultravox) et Franck Tovey (fad Gadget, paix à son âme). A boire et à manger dedans, quelques titres visant un poil trop le macumba (" Behind "), mais quand même : il y a dedans un savoir faire pop évident, quelques mélodies imparables, et qu'il se fasse copieusement snober par la cliquouille qui mimait l'orgasme il y a peu au moindre pattern groove box, me laisse pantois. Rien que pour " Electronize ", hymne réfrigéré proéléctro, et la superbe bluette " Sweet little sixteen ", il y a pourtant là de quoi trouver pitance.

Electronique toujours, mais initié outre-Rhin, " Automne Six " le projet de Philippe Poirier avec Stefan Schneider de To Rococo Rot. Puis-je être partial ? L'objectivité, où peut-elle être ? Qu'est-ce qu'un avis donné sur un acte, une œuvre sinon la mise en avant de ce qui nous lie ou nous sépare humainement, affectivement de celui qui l'a fait, qu'on le connaisse ou pas ? Foin de baratin, j'adore cette musique, cette électronique cuivrée, l'onirisme qu'il y a dans ces mots énigmatiques, ce refus de trancher entre expérimental et chanson, et ne jamais soumettre la musique à la dictature du " dire " mal bien hexagonal, ni à celle du " pas dire grand chose ", mal international. Il y a une évidence, denrée rare. 

Bertrand Bonello, cinéaste, a fait un film dont on discute, " Tiresia ". Personnellement, je ne l'ai pas vu. Mais je vous parle de lui à propos d'une interview donnée aux Inrockuptibles, dans laquelle il évoque une critique acerbe (souvent après critique, on met acerbe, alors je le mets) du chroniqueur vedette (souvent après chroniqueur, on met vedette) cinéma de Libération Louis Skorecki à propos de son précédent film avec J-P Léaud " Le Pornographe ". Skorecki avait déploré que " J-P Léaud soit plus vivant que Bonello ". Etonnamment mais pas tant que ça, on va le voir, le réalisateur appuie le propos de son détracteur acerbe (après détracteur, on ne met pas acerbe, alors je le mets), en déclarant se sentir comme issu d'une " génération grise ". Ayant le même age que lui, 35 bien tapés, je me suis senti concerné. J'ai vu dans l'absence de colère de sa réaction une sorte de fierté inversée, visant à accréditer toute critique négative qui peut vous être faite, comme pour l'annuler, prendre à revers l'adversaire, très symptomatique des gens de mon âge : ne pas réagir à l'injure par l'injure, prendre les choses avec une apparente sagesse, à la limite de la soumission au jugement d'autrui, comme si on l'avait bien mérité, comme si le fait d'arriver aujourd'hui avec une proposition artistique n'allait décidément pas de soi, qu'il fallait bien compenser ce culot par un peu de culpabilité. En somme, ce type d'attitude n'est peu être qu'une réaction à l'attitude de nos aînés, à l'apologie de l'excès, des expériences limites post soixante-huitardes, dont on a trop souvent eu la démonstration qu'elles faisaient le nid, une fois le dépérissement des cellules enclenché, de l'embourgeoisement, pour ceux qu'elles n'ont tout bonnement pas laissé sur le carreau (la dope).


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