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D'après lectures

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Saint Jacques de la Lande, banlieue de Rennes (Ile-et-Vilaine) - du 24 au 26 octobre: jean-jacques

Dom Brusson et moi sommes revenus de notre passage éclair à Londres, concert solo au festival Ooh La LA!, dans le quartier de Brick Lane. Festival francophile qui n'aura quasi attiré, c'était à prévoir, que des expats : pas demain qu'Albion nous mangera dans la main, mais bon, toujours agréable de traîner ses guêtres là bas, qui plus est en bonne compagnie (Rover, entre autres), et avec un magasin Rough Trade dans les parages.

Didier a mis à profit notre absence pour bosser les lumières, en s'appuyant sur un enregistrement des répétitions, dans la salle de L'Aire Libre, sise à côté d'un aéroport, et où je suis venu tant de fois, notamment en '99 pour lancer la tournée de "Remué", dont la charge électrique et l'atmosphère orageuse laissèrent quelques traces, amorçant une tournée de tous les dangers.

L'équipe a changé ici, beaucoup sont partis, mais la salle, tout juste rouverte après une assez longue mise en sommeil, n'a pas changé, idéale en terme de taille et de rapport avec le public pour des projets comme celui-ci : une "lecture musicale" (pas la formulation la plus heureuse mais qui nous épargne celle, honnie, du "concert littéraire") d'extraits de mon opuscule autobiographique "Y revenir", immersion sonore en terres d'enfance seine-et-marnaise, initiée il y a plus d'un an sur une commande des Nuits de la Correspondance de Manosque, et rejouée quelques fois entretemps ; notamment fin septembre dans des monuments nationaux, sans jeux de lumières, sans les cinq panneaux m'encerclant aujourd'hui, et suggérant l'idée d'enfermement, au diapason du texte.

Fausse vraie première donc le 24, et comme souvent ces soirs là, mobilisation des synapses oblige, ça se passe bien. La salle est quasi blindée, ce qui n'était pas gagné une semaine plus tôt. Premier enseignement : avec la scénographie induite par les lumières, l'aspect "spectacle", très écrit et sans interruption, avec enchaînement de séquences, supporte mal les fragilités et approximations des lectures précédentes. Certains commentaires réticents de théâtreux me laissent à entendre que je joue sur un terrain qui n'est pas le mien, ce à quoi, dans ma grande naïveté, je ne m'attendais pas. Mais relativisons : une jeune syrienne d'Alep, arrivée en France il y a un an et demi, me confie qu'elle entend dans le texte des choses qui font écho à la relation qu'elle entretient avec sa ville, toute guerre mise à part, si j'ose dire. Cette histoire là ne serait donc pas spécifiquement franco française, voilà qui fait plaisir à entendre.

Le deuxième soir est, c'est le propre des deuxièmes, plus laborieux : quelques erreurs de manip' et un chouïa de fatigue font trébucher l'affaire, mais pas mort d'homme. Les commentaires glanés hier m'ont fait douter, et du coup, j'hésite sur le ton à donner à la lecture, tentant d'adoucir le débit, et perdant du coup en mordant. Je reviendrai à quelque chose de plus offensif le lendemain.

Audience un peu plus clairsemée le dernier soir, mais j'ai regagné en confiance, et les réactions sont bonnes. Séance de dédicaces un peu longuette sous la caméra bienveillante de Thomas Bartel, qui réalise un documentaire sur moi, alors que celui qu'il a co réalisé sur Brigitte Fontaine vient juste de sortir en salles. Pas toujours simple d'être là, simplement là, après les planches, et de répondre aux attentes des uns et des autres. Puis vient l'alcool, le grand consolateur, l'Armagnac 20 ans d'âge dans un bar à la con à côté de l'hôtel, pour finir la soirée en douceur aromatisée.


pullyPully, banlieue de Lausanne (Suisse) : 1er novembre

Un premier novembre sans pluie battante, ça n'existe pas. Six heures trente, pas de tram. Il n'y a qu'un pauvre con dans cette ville à marcher chargé comme une mule sous la flotte d'aussi bonne heure un premier novembre pour choper un train et c'est moi. Je monte dans le TGV in extremis, et change mes fringues trempées dans les chiottes. Pour me calmer, Molly Drake, la mère de Nick, dont le disque, des enregistrements domestiques des années cinquante sauvés des eaux, m'apaise comme aucun autre depuis des lustres. Huit heures plus tard, récupéré en gare de Lausanne par mon compère Brusson, transfert direct à la salle, un vieux cinéma d'Art et Essai sous une barre d'immeubles. La loge est à l'étage, entre deux projecteurs et un tableau de commande antédiluvien, et d'une petite lucarne, je vois peu à peu affluer le public. Je sens monter un trac de bonne facture, que je ne ressentais plus en groupe les derniers mois ; je n'ai sur les planches personne sur qui m'appuyer, et beaucoup de paramètres techniques à gérer. J'aime ce moment de solitude peu avant de monter sur scène, une vraie solitude paradoxale alors que je me sais attendu par des gens que je ne connais pas. La lecture se déroule au mieux, les confortables fauteuils rouges n'ont pas eu raison de la réceptivité du public. Le rappel venu, je parviens à m'auto séquestrer dans une remise, seul espace de repli possible en bordure de scène, et frappe comme un dératé contre la porte bloquée. Un spectateur vient me délivrer, les gens sont hilares, et j'entends depuis les planches Dom et Didier glousser derrière leurs consoles.

nyon
Nyon (Suisse), 2 novembre


Nuit un rien arrosée hier, les réflexes de tournée sont revenus, coudes haut levés, rien à faire contre ça, juste se laisser porter. Trois petits quarts d'heure de route jusqu'à un autre bord du lac. Thonon se profile de l'autre côté, ce qui m'évoque nos récents périples espagnols puis marocains, à regarder se dessiner la côte opposée depuis l'une puis l'autre rive, le trouble éprouvé à l'idée de frontières invisibles, et pourtant comme nettement tracées. Nous sommes déjà venus ici, dans cette salle, l'Usine à Gaz, il y a sept ans, du temps de "L'Horizon", on y avait donné un concert assez exécrable, pris par une frénésie éthylique de fin de tournée. On ne nous en a apparemment pas tenu rigueur et tout s'annonce plutôt pas mal, mais comme j'entame la lecture, un technicien zélé, qui s'éclipsera aussitôt après, fait disjoncter l'ampli des retours en voulant installer une petite veilleuse pour ma sortie de scène. Je lis et chante dans un brouillard sonore à peu près total, en essayant de me caler sur le son des samples et programmations qui me parvient très vaguement de la salle. Je fais à peu près illusion, et plutôt que de me consoler d'avoir sauvé les meubles, choisis ensuite de broyer du noir. Jusqu'à ce qu'on vienne me chercher, me rassurer, me flatter, et de me laisser guider jusqu'à la table, tel un véritable artiste, perpétuellement en quête de nounous. On croit parfois être un autre, échapper à sa caricature, et finalement non.


pont-scorffPont Scorff (Morbihan) Festival des Indisciplinés - 5 Novembre

Ça souffle et ça vente comme dans un conte breton, l'Ankou en embuscade. Pont Scorff, à quinze km de Lorient, est le seul village du secteur à avoir été épargné par les bombardements, d'où son aspect typique, un rien inquiétant aussi, au cœur de la forêt. Nous nous réfugions dans la petite salle du Strapontin, cent cinquante places en amphithéâtre, et la scène quasi au ras du sol, ma configuration de prédilection, va savoir pourquoi. Accueil chaleureux et cuisine délectable, agrémentée par la bière locale d'un brasseur féru de métal, et répondant au doux nom de Couille-de-Loup (la bière, pas le brasseur). Au mur, une affiche annonce la projection prochaine de "Shining", version longue. Mes frayeurs d'antan se réveillent rien qu'à l'idée de certaines séquences dont je n'ose penser qu'elles font l'objet d'une rallonge. Balance, puis rencontre avec des collégiens en section musique. "On peut toucher ?", me dit une gamine sitôt assise en me fixant. L'échange prend heureusement vite une autre tournure, plus studieuse. La lecture se passe bien, joie toute bête de retrouver du son dans mes retours, et les quelques jours de pause se font sentir. Je signe après un nombre substantiel de livres, les gens traînent au bar (toujours bon signe, même en Bretagne, où on n'a pas besoin de prétexte), quand, surprise, apparait Renaud Monfourny, photographe historique des Inrocks, qui sort d'un workshop apparemment fastidieux à Lorient. La dernière fois que nous nous étions vus, c'était en 2008 à Buenos Aires, d'où sa compagne est originaire, à l'occasion d'une courte tournée en Argentine et au Chili. On papote, Couille-de-Loup en main, puis repli sur notre gîte, au cœur du bourg, où mes comparses et moi veillons tard, maintenus éveillés par moult jeux de mots piteux.


saint-loSaint Lô (Manche) - Festival Les Nuits Soniques - 6 novembre

Couleurs d'automne et pluie au pied des remparts de Saint Lo. La salle Roger Ferdinand (dramaturge local) porte beau son demi siècle d'existence, qu'elle fête cette année. Un lieu agréable, peut être un poil trop grand et doté d'une scène un peu trop haute pour un spectacle (osons le mot) comme celui-ci, qui fonctionne mieux sur un rapport de proximité. Textes lus et chansons alternant en continu pendant une heure, je sens que ne pas applaudir à chaque fin de morceau désarçonne une partie des spectateurs ; n'ayant pour ma part un retour sur leur ressenti qu'en toute fin, pas compliqué de rentrer dans une petite parano en cours de route. C'est le cas ce soir, d'autant que les quelques passages qui provoquent d'habitude de petits rires sont aujourd'hui ponctués d'un silence assourdissant. Il est alors bon de sortir des loges après coup, et de constater qu'il y a, pour toujours, un monde entre le vécu sur scène et ce que les gens éprouvent. J'ai beau le savoir, la leçon demande à être réapprise, jour après jour.


charleroiCharleroi (Belgique) - 8 novembre

Une grosse femme se précipite sur moi au sortir de la gare en criant "Un rat ! Un rat !". J'ai juste le temps de voir le rongeur incriminé s'engouffrer sous un buisson que Dom Brusson me récupère, et nous roulons dans Charleroi. Charleroi en novembre sous la pluie : ça fait beaucoup. Quand on pense que le chatoyant Journal de Spirou vient de là... Arrivés à la salle de L'Eden, qui porte bien son nom, envie de ne plus en sortir. Mais gare: des vols ont été commis en loges la semaine dernière. Des junkies sont, nous dit-on, partout à l'affût, pire qu'à Liège, pas un mince exploit. La lecture commence bien, le jour off hier a remis les batteries à niveau, en dépit d'un trajet de sept heures sous la flotte, mais je sens chemin faisant l'attention du public se déliter, et le doute s'installer une fois de plus. Mes camarades me confortent après dans mon impression. Selon Vincent, l'éclairagiste (en binôme avec Didier, selon les semaines), le texte renvoie peut être certains spectateurs à la ville où ils vivent, provoquant une réaction de rejet. Philippe Kopp, mon avenant tourneur belge, venu ce soir, estime lui que l'exercice est un peu austère, et nécessite un investissement du public. Bon, pas Byzance donc, même si pas la bérézina non plus. Sentiment quand même que les gens ne savaient pas forcément où ils mettaient les pieds, et que la plupart pensaient en venant assister à un bon vieux gig.


WelkenraedtWelkenraedt (Belgique) - 9 novembre

Jean-Pierre me soutient que "Rendez-nous la lumière" est un véritable appel du pied à toutes les loges maçonniques de France et d'ailleurs : la lumière, la beauté, le monde gâché... Autant de thèmes selon lui chers aux frères maçons. Damned, encore un truc que je n'ai pas vu venir, je devrais en tenir le compte... Jean-Pierre est le directeur du théâtre qui nous accueille ce soir, dans une petite ville à la frontière de l'Allemagne, à trente cinq km de Liège. C'est une figure, un homme cultivé et affable, comme on en rencontre peu dans ce métier, aux idées claires et nettes sur son rôle de programmateur, et notamment sur la résistance nécessaire à ce qu'il appelle "la dictature du public". Certains de ses confrères tiennent un discours approchant, qui s'infléchit notablement lorsque vous attirez moins de monde qu'espéré : de petites réflexions désagréables ne sont alors pas à exclure. Pas le genre de la maison ici. Il me prévient que ça ne va pas être l'affluence des grands soirs, mais l'accueil qui nous est fait sur place ne s'en ressent nullement. Et pourtant : quatre-vingt personnes dans une salle de six cents. Le genre de situation un rien humiliante qui fait paradoxalement les meilleures soirées : une fois sur scène, une sorte de relâchement de bonne facture se produit, seul à même de faire oublier le contexte. Dont acte : beaucoup de gens viennent me parler après, dont pas mal de jeunes liégeois, dans le bar attenant au théâtre et tenu par un aimable couple de bikers, drapeau sudiste de rigueur sur les murs. S'ensuit une nuit pierre blanche avec Jean-Pierre et sa famille, libations en rafale.


bruxellesBruxelles - 10 novembre

Pas ma première ici, à l'Orangerie, sous les serres du Botanique. Combien de fois ? Six, sept ? La précédente, en groupe, fut douloureuse : le responsable technique du lieu avait le jour même fait un malaise cardiaque à deux doigts d'être fatal (déclaré cliniquement mort pendant quatre minutes, sauvé in extremis par un massage pour équidé). Sur place, dans une ambiance évidemment tendue, tout était tranquillement parti à vau l'eau, un technicien local mettant en carafe notre installation lumineuse. Nous avions fait sans, le concert avait été nerveux. Aujourd'hui, ça file droit, on sent que des consignes ont été passées. Mais les excès de la veille se paient, et la présence intimidante de personnes chères n'aide pas : je bute sur les mots, peine à trouver le bon rythme, et joue exagérément électrique. Quelques commentaires donnent du grain à moudre à mes doutes : cette mise à nu cathartique ne suinte t-elle pas la complaisance par toutes ses/mes pores ? N'en fais-je pas un peu trop ?


Le 11. Off.

Gros doutes. Impression de m'être laissé entraîner dans une histoire trop lourde à assumer sur la longueur. Cette immersion dans le passé en public me semble aujourd'hui d'un narcissisme et d'une impudeur intenables.


Le 12. Off.

Compte-rendus positifs sur le net des dernières lectures. Mes doutes la mettent en veilleuse. A quoi ça tient...


beglesBègles, banlieue de Bordeaux (Gironde) - du 13 au 16 novembre

Un vrai chantier, tout autour de la Chapelle de Mussonville, à Mamère City (Bègles), où on pose une ligne de tram. La salle est profonde, les murs blancs, la scène haute, et il flotte dans l'air une forte odeur d'humidité : une chapelle, quoi, vouée à la culture depuis quelques années. Dominique m'avait prévenu, on serait bien accueillis, et c'est vrai ; sur ce plan là, jusqu'ici, pas à se plaindre sur cette tournée. Le fait de tourner en équipe légère doit d'une certaine façon rassurer nos hôtes, qui doivent se dire que même s'ils reçoivent des connards, ceux-ci auront l'avantage de ne être pas nombreux. Mais, ça ne gâche rien, nous sommes des gens bien. Ceci étant : le premier soir est rude, réveillant les doutes des jours précédents : quelques cafouillages techniques me perturbent, et je me sens isolé en surplomb sur la scène, avec un pupitre trop éloigné pour ma vue défaillante, et enveloppé d'un son trop brumeux. La faible affluence joue par ailleurs sur le moral. Un couple de fans octogénaires, Jacquie et Willy, renvoient sitôt après Caliméro au vestiaire : Jacquie me confie qu'à certains passages, elle murmurait avec moi des phrases du livre qu'elle dit connaître par coeur.

Il est bon, et rare, de rester plusieurs jours dans une même ville, d'avoir du temps pour musarder. En compagnie d'un bon ami, Fred Vidalenc, bassiste originel de feu Noir Désir, nous partons faire un sort à quelques toxines sur la Dune du Pilat. Du vent, du sable, du soleil, de la pluie, un arc-en-ciel liant mer et forêt : un de ces moments de joie parfaite en tournée, et de gratitude envers la musique. Le soir s'en ressent : les problèmes de son réglés, je reprends la main, sans plus de sentiment d'impudeur. Des lycéens, venus m'interviewer la veille, repartent conquis, toujours ça de gagné de réussir à ne pas emmerder la jeunesse.

Le troisième et dernier soir, la salle est pleine et je tiens le cap, avec évidemment moins de superbe qu'hier, c'était prévisible, donc pas mal vécu, on ne reste jamais longtemps sur les hauteurs dans ce métier. Certains spectateurs s'enquièrent ensuite de l'origine de ma gestuelle sur scène, veulent savoir si j'ai pris des cours, si je ne me fais pas mal en bougeant avec tant de brusquerie. Une ostéopathe me soutient que je fais sur scène le lien entre ciel et terre. Bon. Soirée qui traîne avec l'équipe de la Chapelle, au revoir les amis, à bientôt, et couché tard, trop, car demain route, et au bout de la route : Nantes, un nom qui fait frémir.


nantesNantes (Loire-Atlantique) - 16 novembre.

Il fait frémir car il fait froid aujourd'hui, cinq degrés à tout casser, et parce que Nantes n'est évidemment pas un terrain neutre, des têtes connues partout en embuscade, et mes parents surtout, dont j'appréhende la réaction. Ils connaissent le livre, savent qu'il va être question d'eux sur scène, de leur vie, je les ai appelés quelques jours avant pour le leur rappeler, au cas où, on oublie vite. J'ai joué souvent dans cette salle, Paul Fort, en plein centre, face aux Halles de Talensac. Je craignais qu'elle ne soit trop grande pour une lecture (plus de cinq cent places), mais c'est complet ce soir, ça rétrécira l'espace. Je repasse brièvement chez moi régler des problèmes domestiques, me reposer un peu. Toujours étrange de jouer à domicile, de faire l'impossible lien entre le quotidien et la tournée, qui n'a jamais rien de quotidien. Je suis réveillé par une manif sous mes fenêtres : des poneys trottent calmement auprès de manifestants peu survoltés, comme vaguement concernés par la cause qu'ils défendent. De retour à la salle, des problèmes techniques, inhérents aux dates "avec enjeu", surviennent, générant chez mon camarade Brussson un stress substantiel qui, par contrecoup, m'ôte le mien. Je décide que tout va bien se passer. Et c'est le cas. Mes parents sont émus, et moi libéré.


parisParis (Ile de France) - 22 au 26 novembre.

A l'arrière de la scène, assis sur un fauteuil, les yeux levés sur le très haut plafond de la grande salle de la Cité de la Musique, un rien incrédule quant au fait d'être là, sur ce plateau, même si ce n'est pas la première fois (soirées avec Bashung, Yann Tiersen, Katerine, ou pour un hommage à Jacno, au fil des années d'avant) : à des moments comme ça, ma chance, car c'en est une, à n'en pas douter, me saute à la gueule. Quelques visages apparaissent au balcon, indistincts. Alexandre Tharaud pianote allegretto, c'est la fin de ses deux semaines de carte blanche en ces lieux, et nous nous succédons à tour de rôle au micro, chanteuses et chanteurs amis du master of ceremony, pour des chansons principalement acoustiques, avec le renfort parfois à peine électrique du backing band d'Albin de la Simone. Je mentirais si je disais me sentir artistiquement proche de tous les participants, mais d'être ainsi tous assis à l'arrière, à nous refiler la place sur un coin de canapé et à attendre notre tour, crée pour un soir un esprit de groupe qu'il est plaisant d'éprouver. Le volume sonore est faible, il ne heurtera pas les oreilles du public classicos ici présent, et cette absence de pression acoustique est bienvenue, ça devrait remettre en cause mes fondamentaux électriques, mais sur la longueur d'une tournée, serais-je capable de m'y conformer ? J'en doute. En attendant, c'est mon tour, pour une reprise de Barbara, qu'Alexandre vénère, et qui nous met en transe à chaque fois que nous la jouons, lui et moi : "Cet enfant là", une des chansons les plus tire-larmes que je connaisse. Nous l'avions jouée une première fois sur la scène du Chatelet un matin d'octobre 2007, accompagnés de Roland Romanelli, musicien attitré, et un temps amant, de la dame brune pendant de longues années, avant leur brouille définitive. Il eût le tact de ne nous annoncer qu'à la fin du concert que cette chanson, au sujet d'un enfant qu'un couple n'a pas eu, lui était destinée.

Le lendemain, retour aux lectures, elles aussi à la Cité de la Musique, la vie est bien faite, mais dans un cadre plus adéquat : un amphithéâtre de deux cent cinquante places en sous-sol, qui présente l'amusante particularité d'être incurvé. Depuis la scène, on dirait que la salle tangue, comme si elle avait bu. J'arrive aux balances de mauvais poil, j'ai mal dormi et pressens une soirée difficile, le son est diffus sur le plateau. Inquiétude inutile, puisqu'une fois le public installé, les ondes s'assemblent, tout se précise et file droit. Bel accueil, et repli en bonne compagnie au Café des Concerts à proximité (bon, pas cher pour Paris, et serveur affable), puis hôtel, juste en face, un luxe, avec vue sur le Parc de la Villette, et le chantier de l'hénaurme Philarmonique toisant le périph'.

De bon matin le lendemain, mes compères et moi même nous injectons un shoot revivaliste : expo "Europunk", au Musée de la Cité - cette Cité cocon que nous ne quitterons décidément pas tous ces jours. Fanzines photocopiés, originaux de Bazooka, vidéos en pagaille avec le regard brasier de Rotten, le punk frigide des Allemandes de Kleenex, un JT avec Gérard Holtz présentant à une France qu'on imagine ébahie les frasques des "pounques"... Relents de cette énergie dingue, retrouvée nulle part depuis, émanant de n'importe quelle image, n'importe quel bout d'archive, n'importe quel flyer... Dans les couloirs du musée, des quadras, des quinquas, comme nous, et leurs gosses qui attendent, ou jouent entre les colonnes d'écrans. "Regarde, ma chérie, c'est les Clash, souviens-toi, on a regardé un clip avec Papa." On sort de là dans un état bizarre.

L'après midi, puisqu'aujourd'hui, exceptionnellement, c'est double service, la lecture est nerveuse, dans le bon sens, comme contaminée par l'expo, les souvenirs qu'elle a réveillés, quasi synchrones avec ceux évoqués dans "Y revenir", d'ailleurs quand je pense aux Clash, je pense à mon pote Vincent, protagoniste principal du bouquin, et ça tombe bien, puisque cet après-midi, Vincent est là, il est venu se confronter à son double scénique, et il est étrange de lire le récit de nos retrouvailles en sa présence, je me fous dans des situations, parfois... Il déboule après en coulisses un grand sourire aux lèvres, tout ça l'amuse et le touche à la fois, et il tchatche, il tchatche, on évoque nos vertes années, puis je l'entraîne à la librairie de la Villette ou j'ai repéré un bouquin de photos, et il s'éclipse, mais on se revoit bientôt, il a accepté d'apparaître dans le film que Thomas Bartel réalise sur moi, peut être in situ, à Provins, on verra. Puis, déjà, la seconde lecture de la journée, dans la continuité de la première, avec un petit relâchement en bout de course quand même, il faut ce qu'il faut.

Le dernier soir est plus dur à négocier : le doublé de la veille me tombe dans les pattes, et il y a captation par Arte pour une retransmission en direct sur le net. La réalisatrice est venue quelques jours plus tôt voir de quoi il retournait (j'apprendrai plus tard qu'elle a sobrement commenté ma performance d'un "oui, bon, moi, je viens de Melun, et j'en fais pas tout un plat"). Tétanisé par la présence des caméras, pourtant bien discrètes, je m'embrouille les pinceaux, trébuche sur les mots. "Ne rentre pas en toi-même, ne rentre pas en toi-même...", m'enjoins-je : peine perdue. En sortant de scène, j'assène dans les coulisses un "Putain de télé !" rageur. Le responsable de la captation est juste à côté de moi.





Con
condrieudrieu (Rhône) - 28 novembre

Un grand sapin trône à droite de la scène : nous éviterons de peu les guirlandes lumineuses. Nous sommes dans la petite ville de Condrieu, à quelques kilomètres de Vienne, sur les bords du Rhône, dans une ancienne salle des fêtes, parait-il, elle en a encore l'aspect, mais bon... C'est grand en tout cas, et ça ne va apparemment pas se bousculer au portillon, la date a été calée tardivement. Cent vingt cinq personnes s'installent finalement, pas le Pérou donc, mais bon accueil. Longue séance de dédicaces ensuite. Une jeune femme m'explique qu'elle ne me connaissait pas, que les passages lus bof bof, mais les morceaux rock ok, et qu'elle viendra peut être me voir en concert, mais pas sûr. Comme il vous plaira, mademoiselle. Un petit mot à madame la maire, un armagnac offert par un avenant régisseur aux tatouages reptiliens, et au lit, au bien nommé Hôtel Beau Rivage, en bordure de fleuve, dans le lit puissant duquel filent canards et esquifs.


villeneuve-les-magueloneVilleneuve-les-Maguelonnes (Hérault) - 29 novembre

Deux heures de marche dans la ville, en périphérie de Montpellier, et pas foutu de trouver la mer, pourtant à cinq mn, m'a-t-on dit. J'erre dans un dédale de rues jumelles, et parviens tant bien que mal à rejoindre mes compères au petit théâtre où nous jouons ce soir. A l'heure fatidique de dix huit heures trente, qui sonne le glas du premier verre, entre dans le hall un couple de sexagénaires venu d'Alès (deux heures de route). Anciens ferronniers à la retraite, ils écument salles et théâtres de la région, et sont venus me voir une palanquée de fois en quinze ans : belles personnes, à la riche existence, dans laquelle j'entre par la petite porte, comme parfois en tournée, au hasard des rencontres, avec des gens qui ont une longue histoire avec ce que je fais. Comme on discute - je ne sais pas trop comment on en arrive là - du renouvellement en art, je les surprends en arguant que pour évoluer un artiste se doit de décevoir de temps à autre "son" (épouvantable possessif) public. Ils me confieront quelques heures plus tard que ce ne fût pas encore pour cette fois ci. Je ne les reprends pas : c'était d'enfer ce soir, et complet, Alléluia.


beziersBéziers (Hérault) - 30 novembre

Réveil à Palavas-les-Flots, Hôtel d'Amérique et son décor de pizzeria en trompe l’œil sur le mur des chambres. Sur la plage, consternation : peut-on imaginer un aménagement côtier plus laid, plus mal pensé ? Un vrai concours d'architectes à la ramasse, auxquels une petite damnation éternelle ne ferait pas de mal. Même la grande bleue semble tirer la gueule. Cassos, direction Béziers, une heure de route à peine, le luxe, jusqu'à une immense yourte en sortie de ville, plaisamment aménagée en lieu culturel. L'après midi, je profite de quelques heures de répit pour visiter la cité biterroise (cruel épithète, oui) : c'est beau et tortueux, vieux et panoramique, sous un soleil hivernal. Au détour d'une rue, je tombe sur les locaux de Robert Ménard, fondateur de Reporters Sans Frontières viré chemise brune, et qui postule, avec quelque chance de réussite, pour les prochaines municipales ; je viens justement de lire un article sur lui et son entourage, où fraient quelques humanistes du Bloc Identitaire. Son ennemie, son obsession : la bien pensance. La pensée dégueulasse, par contre, pas de problème. Ceci étant : le soir, sous la yourte, bonne performance, devant deux cents personnes, dont des madrilènes venus exprès. Tout cet amour...


provinsProvins (Seine-et Marne) - 3 décembre

Ils se sont passés le mot, pas possible : nous ne rencontrons depuis notre arrivée que des gens aimables. Les commerçants sourient, le réceptionniste de l'hôtel nous confie nos clés avant l'heure, un gendarme s'inquiète que son véhicule soit dans le champ de la caméra... J'ai l'air fin, avec mes tirades livresques sur la froideur des provinois, "renfermés comme des îliens" (page vingt trois). Ça fait doucement rigoler Thomas, qui réalise le documentaire, et ses deux assistants. Cette journée, nous en parlons depuis longtemps, comme un point d'orgue dans le tournage, et j'ai failli la reporter, mon dos payant l'addition de la tournée, classique. Mais pas dit finalement qu'il en ressorte grand chose : à force d'être immergé dans le bain provinois, d'une lecture à l'autre, j'ai juste l'impression que ma présence ici, même avec une caméra au-dessus de l'épaule, est dans l'ordre des choses, ce qui commence à me peser : l'envie de sortir de l'exercice mémoriel auto imposé se fait sentir. Phrases du bouquin et décors se télescopent, comme nous déambulons sous les remparts, dans la rue des Marais, au pied de la Tour César... Dans une allée où nous tournons une séquence, un type vient à ma rencontre : Thierry... Pas revu depuis trente ans. On faisait de la musique dans sa cave avec Vincent. Il me parle d'une énigmatique écharpe que je ne quittais pas, d'un morceau pop punk que j'avais composé et qui lui trotte encore dans la tête. Il a continué la musique, a monté une école de batterie, et joue avec des musiciens de Trust et Bijou. Comme une roue qui peinerait à tourner... Il s'éclipse bientôt, part donner des cours. Le soir, Robert, père de Vincent, nous reçoit : c'est un homme chaleureux et étonnant, dont la vie mériterait un livre. Nous conversons sur tout, l'essentiel et l'accessoire, au son du dernier P.I.L., d'André Williams, des Bongos et même de Saez, pour lequel Robert éprouve un étrange engouement. Extinction joyeuse des feux vers trois heures du mat', après une marche nocturne jusqu'à notre hôtel flambant neuf, bâti sur les lieux de l'ancienne poste, où j'allais avec mes parents quarante ans plus tôt. Quarante, oui.


lilleLille (Nord) - 4 et 5 décembre

De bon matin, promenade en solitaire dans Provins qui réveille le sentiment d'étrangeté que j'éprouve généralement à chacun de mes retours. Il suffisait que la caméra s'absente... Ça me rassure presque, comme si ce ressenti redonnait sens à tout ce dont je m'entretiens en public depuis deux mois. Puis, rapatriement sur Paris, salut Thomas, salut les gars, correspondance à Lille, avec rencard à l'arrivée pour une "petite craquouille", telle que présentée par l'osthéo : je n'ose rétrospectivement imaginer à quoi une "grosse craquouille" peut bien ressembler... C'est pour mon bien : le soir, gros regain d'énergie dans la belle salle du Conservatoire, sise dans le surbourgeois Vieux Lille, salle où nous nous arrêtons pour deux soirs, et dont l'aspect meringué des murs blancs ne nuit pas trop à l'éclairage, assuré brillamment au pied levé par Philippe, notre binôme d'éclairagistes officiant en d'autres lieux. Le repas traîne ensuite au resto d'en face, retenus par d'avenants restaurateurs et leur redoutable bouteille d'alcool local. Trois du mat', once more.

Le lendemain, je n'émerge qu'en milieu d'après midi. Je crains une légitime, et bien cherchée, ramerie sur scène, mais le moment venu, m'en tire honorablement. J'apprends juste après que les lectures envisagées à Madrid et Barcelone en fin de parcours n'auront pas lieu, trop compliqué. Ça tombe bien, ça commence à tirer sur la corde, confère ma colonne vertébrale.


martiguesMartigues (Bouches-du Rhône) - 11 au 13 décembre

Deux jours plus tôt, soirée parisienne à la Gaîté Lyrique pour les cinquante ans de France Inter, en duo avec Maissiat, un plaisir, cette fille est vraiment douée, d'une maturité artistique bluffante. Ça claque la bise à tout va dans les couloirs, des chanteurs français partout, un vrai cauchemar de Luz, contempteur en chef de la chansonnette hexagonale, deux pamphlets graphiques à son actif (à ce stade, ça se soigne, camarade). Je suis un des derniers à quitter la soirée, qui s'achève en queue de poisson à deux heures pétantes, non on ne sert plus monsieur : nous sommes bien à Paris, France.

Mercredi 11. Cap au sud est, et débarquement à Martigues, au Théâtre des Salins, où nous nous commîmes quelques années plus tôt, pour un concert en demi teinte, si je me souviens bien. J'y avais retrouvé mes coéquipiers d'alors dans un état assez piteux, lessivés par moult excès, une fois de plus. Quoiqu'il en soit, c'est ici que nous nous posons pour trois jours, ô joie des séries qui font la vie facile, et c'est ici que nous mettrons un terme à cette tournée, dans la belle petite salle dite du "bout de la nuit", apte à accueillir cent vingt spectateurs chaque soir. C'est peu, mais compte tenu des locations, c'est trop.

Après mes vertèbres dorsales, c'est à mes sinus et à mes bronches qu'il incombe de me pourrir la vie : crève carabinée en guise de bouquet final. Gavé de médocs, j'expectore non stop avant de monter sur scène, ou plus exactement d'y descendre, par un escalier étroit, pour me retrouver à hauteur des premiers rangs, à portée de main : sensation d'être à nu comme jamais sur cette tournée. Accaparé par mes problèmes nasaux, je n'ai pas été vigilant en balance, le volume de scène est trop puissant, le son se répercute contre les murs en brique et met à l'épreuve quelques paires d'oreilles, à commencer par les miennes. Pas la baraka tonight, sauvetage de meubles, sans plus.

Jeudi 12. tomber-sous-le-charmeVirée sur Marseille, où j'ai rendez-vous avec l'équipe du Mot et le Reste dans leurs locaux. On y discute du livre en cours, je dévalise leurs réserves sous l’œil bienveillant du maître de maison, puis nous partons retrouver mes compères de planches et ma manageuse dans un petit resto du lieu dit des Goudes, dans les Calanques, que je découvre, et dont la beauté rêche, qui m'évoque un voyage au Liban douze ans plus tôt, est à peine ternie par un ciel peu conciliant, obstinément bouché depuis notre arrivée. La joie des séries, vraiment, qui permet des moments comme celui ci, hors du circuit autoroute - salle - hôtel. Le soir, retour à la réalité : public riquiqui, cordes vocales enflammées. Je joue en retenue pour ne pas ruiner toutes les cartes du lendemain, et apparemment, ça a ses vertus, on me dit que c'était très bien, émouvant. On apprend jusqu'au bout.

Vendredi 13. Je me réveille avec la gorge moins douloureuse. La journée s'écoule calmement, bouquins en pagaille sur le lit de ma chambre. Le soir, je me dirige vers la salle avec une drôle de sensation, le parfum cafardeux des dernières flotte dans l'air. Le soulagement de sortir du ressassement mémoriel n'hypothèque pas la tristesse habituelle des fins de tournée, et le cycle de deux ans qu'elle clôt, depuis les concerts de janvier 2012 jusqu'à aujourd'hui. Seul dans les loges, je me vois effectuer certains rituels pour la dernière fois avant un possible lustre. Je vais sur scène avec la même conscience de l'instant. Il n'y a pas de légèreté. Je quitte les planches avec des semelles de plomb.

Le lendemain, en route vers chez nous, d'un cœur plus léger. Mes deux camarades et moi même avons prévu de revenir en deux temps, avec des haltes dans des endroits que nous aimons, un petit resto en bord de Méditerranée le midi, puis un autre en bord d'Atlantique le soir, histoire de finir en douceur, de ne pas se quitter brutalement, comme trop souvent (le pire : la dispersion des troupes dans un hall d'aéroport, au retour d'un périple à l'étranger). Ça n'est pas rien, la vie ensemble sur la route, ça ne se balaye pas d'un revers de manche, même si les retrouvailles sont souhaitées, écrites. En chemin, une idée germe pour les rendre inévitables, des envies d'enregistrement dans un lieu improbable, la mer sous les yeux. Putain, la belle idée. Un point de mire. D'ici là, vivre.

Dominique


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